Quelle est la place de la science face au citoyen, au politique, au pouvoir,
à la société, à la démocratie ? Quelle doit-elle être ?
Ce sont entre autres ces questions qui étaient débattues il y a peu plus un
an, le 20 novembre 2010, lors d'un colloque qu'avaient organisé l'hebdomadaire
Politis et les associations AITEC (association internationale de techniciens
experts et chercheurs), l'association Global Chance et l'association Sciences
Citoyennes.
Un débat capital et toujours d'une réelle actualité sur bon nombre de
sujets.
A la veille du sommet de Rio, 4000 scientifiques publiaient "l'Appel
d'Heidelberg", où ils s'attaquaient à "une idéologie irrationnelle qui s'oppose
au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et
social". Cet appel mettait en cause l'émergence d'un regard critique sur
l'évolution du monde et des sociétés, au nom du "progrès" et de la "rationalité
scientifique".
Lancé par Global Chance et le Groupe de Vézelay, "l'Appel à la raison pour
une solidarité planétaire" était bientôt signé par 218 personnalités qui
voulaient répondre à "l'Appel d'Heidelberg". "Au nom de la raison, nous
refusons autant l'irrationalité écologique qu'ils condamnent, que l'intégrisme
scientifique qu'ils proposent et affirmons au contraire la nécessité de prendre
en compte l'ensemble des critères culturels, éthiques, scientifiques et
esthétiques pour engager le monde dans la voie d'un développement équitable et
durable".
Les auteurs de "l'appel d'Heidelberg" érigent la science et les
scientifiques en grands détenteurs du savoir et de la raison, et les laissent
seuls dicter leur loi à une société productiviste et oligarchique.
Les signataires de "l'Appel à la raison pour une solidarité planétaire"
orientent au contraire vers une société réellement démocratique éclairée par
une pluralité de savoirs alliant science et société.
Ces deux appels ont été l'argument de ce colloque qui était constitué de
trois tables rondes, elles mêmes composées de deux ou trois interventions
précédant un débat avec la salle.
Qui dit la vérité ?
Fournir une vérité scientifique requiert une indépendance qui fait défaut en
cas de conflits d’intérêts. Le processus d'alerte et les lanceurs d'alerte
doivent déployer factualité et éléments tangibles.
Francis Chateauraynaud prend le cas de l'alerte climatique lancée par le GIEC
et sa contestation par les climato-sceptiques. Il nous démontre que ces
derniers ne sont pas des lanceurs d'alerte.
Benjamin Dessus se base sur les 18 années d'expérience de l'association Global
Chance dans l'expertise indépendante pour nous en préciser les contours.
L'indépendance doit se situer vis-à-vis des organisations, des modes de pensée
dominants, du conformisme, des entreprises, des enjeux du pouvoir et des
intérêts financiers.
Le président de Global chance donne l'exemple du groupe désigné par le
gouvernement Jospin en 1999 afin de rédiger un rapport sur la prospective
économique de la filière nucléaire française. Les trois membres du groupe
avaient toutes les chances de ne pas "s'entendre", étant d'avis divergents,
entre président de l'association Global Chance, haut commissaire à l'énergie
atomique et commissaire au plan. La méthode de travail proposée par Global
Chance débloqua la situation : fabriquer différents scenarii diversifiés
jusqu'en 2050 pour mettre en scène les différentes options. Les différents
membres de l'équipe étant attentifs à ce que les données des différents
scenarii soient traitées de manière égale, la méthode a bien montré, de manière
factuelle, les avantages et les inconvénients de chacune des stratégies et les
résultats n'ont sérieusement été contestés par personne.
Médiatisation de la science et choix politique
Cette seconde table ronde s'intéresse à la question de l'information
scientifique et à son influence sur les choix politiques.
Pour Edwy Plenel, directeur de Mediapart, la démocratie est menacée par la
prédominance d'une information d'opinion sur l'information de faits.
Illustrant son propos du cas Claude Allègre (très souvent cité lors du
colloque) qui a eu des alliés journalistes d'opinion, lesquels sont
manipulables bien plus facilement que les journalistes spécialisés qui
apportent des vérités de faits.
Les opinions se forgent sur des faits. Des opinions sans faits sont facilement
contestables, il n'y a que mon opinion contre la tienne. Contester des faits
est bien plus difficile. Edwy Plenel conclue par la démocratie qu'il exprime
comme l'appropriation des questions de tous par tous. Internet est, pour lui,
un levier et le lieu où cette démocratie peut opérer.
Marie-Christine Blandin expose la multitude de sources d'information
scientifique à disposition des élus : kilogrammes de documentation reçus
chaque jour dont une partie est une véritable propagande, travail en
commissions, colloques dont le financement extérieur tord souvent la
démocratie, OPESCT, commissions d'enquête. Les élus, dont certains cumulent les
mandats, sont surchargés, quelques élus sont considérés comme "spécialistes",
les autres sont suiveurs. Tout cela facilite la tache des lobby qui œuvrent
pour avoir les coudées franches.
Journaliste et productrice d'une émission consacrée à l'environnement sur
France Culture, Ruth Stégassy aborde la question de la médiatisation
scientifique. La complexité des sujets et du jargon scientifique, ainsi que
certains intérêts, font que souvent les sujets sont mis de coté ou édulcorés.
Le citoyen est mis à l'écart quant il n'est pas manipulé. Plutôt que d'une
vulgarisation scientifique, c'est d'une culture commune dont nous avons besoin
pour qu'un certain nombre de connaissances soient mises à la porté du plus
grand nombre et permettre la controverse et non pas la polémique qui existe
trop souvent.
La démocratie face à la science
Selon Pierre-Henri Gouyon, la science peut prétendre démêler le vrai du faux,
elle ne peut rien dire du bien et du mal. C'est donc le tissu social qui doit
décider démographiquement pour la société.
Les scientifiques, s'ils sont pour la plupart animés de bonnes intentions,
peuvent, sous prétexte de rationalité, défendre des idées irrationnelles, voire
défendre une idéologie plus ou moins implicite. alors que les scientifiques
sont souvent très spécialisés, il est important qu'ils élargissent leur champs
de vision. Foi dans le progrès, réflexe corporatiste d’intérêt personnel, pour
l'attribution de crédits aux laboratoires peuvent aussi être la cause de
positionnements scientifiques contestables.
Jacques Testart, président de la Fondation sciences citoyennes effectue une
excellente intervention, très claire et accessible de surcroit.
L'expertise doit aider aux choix politiques. On constate que des intérêts
particuliers influent souvent car les experts se trouvent presque toujours en
conflit d’intérêts à cause des soutiens financiers de l'industrie.
Un autre phénomènes qui grève l'expertise est que les scientifiques sont
souvent sollicités en dehors de leurs spécialités. D'autre part, la société se
hiérarchise de plus en plus, devenant une oligarchie et les parlementaires
voient leur rôle se réduire.
Face à ce constat, Jacques Testart considère qu'il est urgent de définir des
règles étiques pour des procédures plus objectives et conformes aux intérêts
des populations. La Fondation sciences citoyennes propose la création d'une
Haute Autorité de l'expertise et de l'alerte, destinée à combler le vide
scientifique et civique entre la parole des experts et la décision du
législateur. Elle serait chargée de définir et de vérifier les (bonnes)
conditions d'exercice des expertises et elle effectuerait le suivi des
alertes.
La Fondation recommande de plus la mise en place de conférences de citoyens
(CdC).
Une CdC est idéalement constituée d'une quinzaine de citoyens tirés au sort
puis formés sur le sujet d’intérêt général sujet à controverse qui doit être
limité à une ou quelques questions précises à débattre. La CdC rend ses avis
qui seront pris en compte pour l'établissement des lois et
règlements.
Mon avis
Le compte rendu du colloque est téléchargeable sur le site de Global Chance,
il m'a servi pour la rédaction de cet article. Je trouve certaines
interventions ardues à appréhender, ce qui révèle un niveau de bonne tenue.
Comme tout colloque, je me pose la question de son impact concret sur la
société. Les réflexions qu'il a portées ont elles été profitables ?
Ont-elles été ou seront-elles traduites dans les pratiques des domaines
abordés ? Un an après, il ne me semble pas que ce soit le cas. Peut-on
espérer que certains politiques ou décideurs s'en nourriront et mettront en
œuvre certaines idées ou propositions énoncées ?
Pour plus d’information
Lire le cahier, compte rendu du colloque : http://www.global-chance.org/spip.php?article48
