La semaine dernière, j’ai pu assister à la conférence du chercheur et philosophe Cynthia Fleury, dont ses travaux portent notamment sur les outils de la régulation démocratique.

L’objet de ce post ne sera pas de retranscrire fidèlement ses propos. Pour cela, je vous renvoie à son livre intitulé « la fin du courage ». Ici, il s’agit davantage de vous transmettre la quintessence de son discours, telle que j’ai pu me l’approprier.

Quant on parle de courage, une distinction doit se mettre en lumière entre le courage de chacun et le courage collectif.

Le courage au niveau individuel

Pour chaque personne, le courage est le « dire vrai ». Le courage signifie qu’il faut tout dire et est donc annexé à la vérité. Il s’agit alors d’affirmer véritablement ce que l’on pense et de se lier à cette vérité. Cela en opposition à un dire communicationnel, qui consiste simplement à oser dire ce que les autres pensent.

Il faut dire ce que l’on pense pour que les autres disent la vérité. Le philosophe Alain, parlait alors d’un « dire qui s’oblige » : la parole je la dois à quelqu’un !

Il ne faut pas considérer la vérité comme un dogme, car si la vérité était assimilée à cette dernière, elle perdrait tout simplement son statut de vérité. Car la vérité, c’est avant tout un rapport à soi, au monde qui nous entoure avec une cohérence entre les deux.

Ici, le courage est dans le rapport avec soi-même : cette chose à faire, c’est à moi de le faire !
Une personne courageuse, n’utilise ainsi pas le pronom personnel «on », mais parle en son nom propre.

Le futur d’un courageux ne s’exprime pas en heure, en journée, en année… Le futur d’un courageux, c’est la minute qui vient ! Le courage doit servir l’urgence et non le simulacre de l’urgence. En effet, aujourd’hui on assiste à un travestissement de cette notion, à tout simplement sa falsification. L’agitation fait ainsi place à la véritable action. Cela s’accompagne alors d’un sentiment de prise au piège et d’un ressentiment profond qui peut conduire soit à un passage à l’acte tourné contre autrui ou soit au passage d’un acte contre soi-même.

Si on regarde de plus près, il faut voir que dans le monde du travail, la morale du capital organise en fait notre remplaçabilité. Les hommes et les femmes sont alors considérés comme des objets, comme le faisait Sade avec ses conquêtes, qui devenaient alors de simples objets sexuels, sans prise en considération de l’individualité de ses partenaires. Petit à petit, on tue l’individualité, car nous devenons tous substituables.

Après cette prise de conscience, il est donc essentiel de remettre le courage dans la sphère du travail, qui mettrait enfin un terme à notre remplaçabilité. En effet, avec le courage, chaque individu se rendrait moins invisible. Il est absolument nécessaire de déstabiliser le système de remplaçabilité, tel que l’exprime la morale du capital. « La clause est de confiance car de désignation personnelle ».
Le courage vaut par l’acte lui-même, pas par le résultat. Sur le court terme, le courage ne tient que par son action, mais sur le long terme, le courage est protecteur du soi-même, et évite notre érosion.

Il est donc nécessaire de régulièrement agir en conviction avec soi-même. Il n’est d’ailleurs pas toujours aisé de le faire, mais il faut se battre sur un minimum de combats. Le principe, le fil directeur du courage est qu’il faut être maitre de soi, avoir le sentiment de ne pas être seulement l’objet de désir d’autrui ou l’objet fantomatique du système. Le courage doit être une règle d’hygiène qui doit se pratiquer tous les jours !

Le courage au niveau collectif

L’intérêt public ne peut pas se faire en opposition avec les individus qui le compose. L’injonction du courage est en effet, l’instance du moi, prioritaire dans la mesure où nous sommes tous irremplaçables pour faire ces actes. Chaque individu doit être le socle de l’intérêt collectif. Si chacun assume l’injonction à soi-même, alors notre société cesse d’être le lieu de la fuite de la morale.

Il y a un lien fondamental entre la matrice individuelle et la matrice collective. Socrate affirmait ainsi qu’avant de s’occuper des affaires publiques, il serait bien de s’occuper de soi-même. C’est ici, le fameux, « Connais- toi, toi-même ».

Une société, un système ne devrait pas organiser l’oubli de soi. Le « système » ne doit pas faire oublier à chaque individu qu’il possède une voix ! Il est essentiel qu’il y ait une inscription du sujet dans la vie publique. Il est essentiel d’inscrire le souci de soi, qui sera alors, parallèlement, le lien pour défendre le souci des autres.

Aujourd’hui on assiste à une forme de découragement généralisé dans le monde du travail, dans le monde public. Des gens deviennent dépressifs car cela est lié au retour de la précarisation morale. On est dans la recherche de la performance, et non plus dans la recherche de la plénitude. L’obsolescence de ces valeurs pour les êtres humains et la société se reflète dans le renoncement du courage. C’est alors un grand prix à payer que de ne plus être courageux.
La lâcheté quotidienne constitue alors une forme d’apocalypse rampante !!

Le courageux est celui qui ressent la peur, mais qui surtout la dépasse ! Le courage s’apprécie à l’aune du découragement.

Le courage ne se préoccupe pas des résultats (échecs, réussites..). Ce qui compte, c’est l’acte en lui-même. C’est le fait d’avoir dépassé ses peurs et d’avoir agi en accord avec soi-même. L’échec est seulement une illusion, un produit de la capitalisation. Rien à voir avec le courage.
Le courage c’est aussi résister, endurer. C’est une activité quotidienne et une lutte contre cette anthropie collective.

Aujourd’hui, comme l’affirme Pierre Rosanvallon, la souveraineté du peuple est négative. C’est une souveraineté de contrôle, de veto, de résistance et d’empêchement. Il y a une asymétrie entre ceux qui gouvernent et ceux qui votent.

Aujourd’hui, le peuple, les individus sont trop éduqués pour accepter encore cette conception tronquée de la souveraineté. Il faut d’une part un renforcement et une remise à niveau du concept de la représentativité et d’autre part, une mise en place d’une instance représentative digne de ce nom.

Pourquoi améliorer la représentativité ? Car aujourd’hui on constate un trop grand fossé entre les élus et la société civile. Des élus trop âgés, une professionnalisation de la représentativité, des députés qui suivent les directives de leur parti… . Il est donc primordial de débattre de la représentativité politique. Il est alors nécessaire que le Parlement soit un lieu de réflexion complexe et un lieu de résistance au gouvernement.
Il faut plus de pluralisme et supprimer le bipartisme, où l’alternance est souvent utilisée comme un outil de radotage.

Par ailleurs, il est nécessaire de sortir de ce concept d’efficacité de la vitesse. Il faut en finir avec ces concepts de mesures sur 100 jours. Il est primordial que les décisions soient des co-constructions citoyennes ! Il faut une instance participative digne de ce nom. Le peuple doit être indépendant et connaitre les buts vers lesquels il se dirige.

Aussi, la participation fait-elle appel à deux temps. Le premier temps est celui de l’éthique de la discussion et le second est l’éthique de la responsabilité.

Le premier temps, l’éthique de discussion est en fait le droit à l’expression et à l’information. Il ne suffit pas d’une simple démocratie des droits, mais une démocratie de la pleine maitrise de ces droits. Les droits ne doivent pas être abstraits mais concrets pour chacun. L’expression ne doit pas suffire. Le point de vue de chacun doit pouvoir peser dans cette structure démocratique. Et pour cela initialement, il faut une formation de chaque citoyen à la prise de parole avec une éducation à la préparation des arguments. Ce ne doit pas simplement être le jeu de la simple expression d’un avis ! L’éthique de discussion est donc le droit à l’expression mais aussi à la formation de cette expression.
De plus, les informations données pour permettre la prise de décision, ne doivent pas être des informations partielles. Il est nécessaire que chaque citoyen puisse jouir d’une information objective et non opaque !

Quant au deuxième temps, l’éthique de responsabilité, il est le temps d’un processus d’auditions, de concertation puis de délibération. Il est primordial que ceux qui sont concernaient par les décisions prises, puissent avoir le droit d’émettre un avis mais également que les personnes émettrices de ces avis, puissent avoir un droit à la décision. Une participation qui ne décide pas, n’est pas une participation. A défaut, on peut considérer qu’il y a un déficit démocratique. Il est obligatoire d’avoir une superposition entre ceux qui décident et ceux qui subissent la décision.

Il est nécessaire d’apprendre la culture de transparence et de contre-pouvoir. La professionnalisation du politique ne doit pas être exhaustive, une liste civile doit également se constituer. La démocratie doit sans cesse être en rééquilibrage. La participation citoyenne devenant alors de plus en plus inclusive et adaptative.

Qui plus est, la sollicitation de la population et donc, la démocratie participative, doit se faire sur des enjeux importants (locaux, nationaux, internationaux..), et non sur des micro-enjeux !

Il est désormais nécessaire de refaire le « contrat » de notre société, en y insérant des instances participatives et en même temps délibératives. Rousseau parlait ainsi de contrat tacite entre les individus. Et pour ce faire également, une domestication des conflits d’intérêts doit se mettre en œuvre, pour interdire les cumuls de mandats, les conflits d’intérêts et cela pour une plus grande légitimité des élus. Il est essentiel de clarifier les procédures de nomination, voires les supprimer. Et cela s’accompagne également d’autres mesures, telles que l’indépendance du Parquet, donner de véritables moyens aux autorités indépendantes, etc. …

Enfin et pour conclure, je m’intéresserais à une dernière idée, celle du système de découragement tel qu’existe aujourd’hui. En effet, le système de découragement repose sur deux simulacres. Le premier simulacre est l’illusion de l’inertie du système. Pourquoi être courageux, le système est plus fort que moi ! Face à cela, le courage permet d’entrer dans un processus d’intelligence de déconstruction de ce qui est devant moi. On ne doit pas agir avec passion, mais avec un effort de rationalité.
Quant au deuxième simulacre, il est de considérer que la démocratie marche sans moi, par automatisme ! Cela est faux, la démocratie est toujours une dynamique, une affaire de rapports de force. Une démocratie n’est pas seulement une distribution de droits, mais une possibilité d’actionner véritablement ces droits !

Le courage est un jeu de dépassement avec soi-même mais aussi de lien avec les autres.

Pour aller plus loin :
- une vidéo de Cynthia Fleury en lien avec son livre « la fin du courage »
http://www.youtube.com/watch?v=6JCVkwKTzx4
- Vous pouvez retrouver sa pensée dans son livre intitulé « La fin du courage », éditeur Fayard, Paris, France, Collection Essai. Livre sorti en 2010.