Entre deux Eaux News Letter n°9 : L’Aquifère Guarani, 4 pays pour 1 robinet
Par Gilles Héluin le jeudi 7 janvier 2010, 06:49 - Entre Deux Eaux - Lien permanent
Émeline et Benjamin, nos amis de l'Association Entre deux Eaux, nous offrent
leur neuvième newsletter.
Elle est consacrée à l'aquifère Guarani dont je vous ai déjà parlé ici.
Je leur laisse la plume...
Aquifère et Guarani sont des mots plutôt équivoques. Nous les avons entendus mille et une fois pendant cette étape américaine. Découvrons ensemble les caractéristiques de cette ressource en eau qui fait 2 fois la taille de la France et qui a retenu toute l’attention de ses 4 pays limitrophes pour monter un projet de gestion commune.

Puit artisanal
Discussion sur un aquifère :
- Qu’est-ce qu’un aquifère ?
C’est une réserve d’eau souterraine.
- C’est donc une nappe phréatique ?
Oui, une nappe phréatique est un aquifère à faible profondeur. Un aquifère peut
se situer juste en dessous de la surface ou à des centaines de mètres de
profondeur.
- En fait, c’est comme un grand lac souterrain ?
Cette image d’un aquifère est un peu trop simpliste. L’eau n’est pas telle
quelle dans le sous-sol, elle est contenue dans de la roche. L’aquifère est en
fait une couche de terrain ou de roche poreuse et perméable.
- Mais alors comment l’extraire ?
Par des puits, principalement, que l’on creuse à partir de la surface pour
atteindre cette couche de terrain. Grâce à un système de forage et de tuyaux,
l’eau peut être immédiatement extraite de la réserve souterraine. Lorsque l’eau
est peu profonde, un puits artisanal peut l’atteindre; par contre, dès que la
profondeur dépasse plusieurs dizaines de mètres, des ressources plus
importantes, à la fois techniques et financières, sont nécessaires.
Aquifère Guarani – Au coeur de l’Amérique latine.
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Présentation du Guarani
L’Aquifère Guarani est une de ces vastes ressources d’eau souterraine qui
s’étend sous pas moins de quatre pays: le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et
l’Uruguay. Il y a quelques années, on pensait que l’aquifère Guarani était le
plus grand aquifère au monde. Un projet a donc été entamé, initialement par des
scientifiques des quatre pays, puis repris par les quatre gouvernements, pour
étudier cette ressource, évaluer sa taille et ses propriétés et enfin
comprendre ce qu’il y avait sous leurs pieds. C’est ce projet, financé par le
GEF (Global Environment Facility), administré par la Banque Mondiale et
implanté par les quatre pays avec l’aide de l’OAS (Organization of American
States), que nous avons étudié.
Aujourd’hui, l’attention internationale commence petit à petit à se porter
sur ces immenses réserves d’eau souterraines. Il y a peu, le programme ISARM de
l’UNESCO-PHI (Gestion des ressources aquifères partagées) a produit
l’« Atlas des aquifères transfrontaliers- cartes mondiales, coopération
régionale et stocks locaux ». Cet atlas a été présenté à la Semaine mondiale de
l’eau 2009 à Stockholm. (Disponible en ligne). A l’heure où la population
mondiale ne cesse de croître et où l’on se rend compte que nos ressources sont
limitées, les aquifères se révèlent être de formidables poumons aquatiques
permettant aux pays en manque d’eau un répit supplémentaire. Mais que l’on ne
s’y trompe pas : ces aquifères sont exploités depuis des années et partout
dans le monde. Nombreuses sont les communautés, en France, au Paraguay ou dans
le Sahara, qui survivent uniquement grâce à leurs puits. Cependant, ils sont
méconnus : souvent profonds, ils sont difficiles à étudier et l’habitude
est devenue de les exploiter sans en connaître la teneur et donc les
conséquences.
Sur le Guarani, c’est justement l’exploitation qui a attisé la curiosité des
chercheurs : par endroits, l’eau extraite est très pure et quasiment
immédiatement potable, tandis qu’à d’autres, elle est saline ou chargée en
arsenic et autres produits chimiques. Parfois, les puits creusés permettent
d’extraire des centaines de milliers de m3 d’eau, et parfois la réserve
s’épuise en quelques semaines. Quelle est donc la magie de cet aquifère ?
Combien d’eau est-il possible d’extraire et quelles en seront les
conséquences ? Et, à l’inverse, quels sont les impacts des activités
humaines sur cette ressource si précieuse ?
Le projet SAG
Le projet de « Protection Environnementale et de Développement Durable
du Système Aquifère Guarani » (SAG) est né dans les années 1990 de
l’impulsion de chercheurs des quatre pays, qui avaient jusque là mené
indépendamment des recherches sur cette nappe profonde. Attisant l’intérêt des
quatre gouvernements, qui y voyaient l’opportunité de créer un système de
gestion commun aux quatre pays, le projet fut plus tard financé par le GEF.
L’étape de préparation commença en janvier 2000 tandis que la réalisation du
projet eut lieu de mai 2003 à janvier 2009. Le projet a permis de rassembler
bon nombre d’informations sur l’aquifère, d’évaluer sa taille réelle et de
proposer un cadre technique, légal et institutionnel au management de
l’aquifère entre les quatre pays.
Le projet a connu de très nombreuses critiques et a été sujet à beaucoup de
polémiques. La plus importante fut lancée par plusieurs journaux régionaux dont
le fer de lance était que le projet, financé par des institutions
internationales, allait permettre aux Etats-Unis de faire main basse sur la
région, ses ressources en eau, et d’y imposer ses troupes, notamment dans la
ville de Ciudad del Este, plaque tournante du commerce et du trafic, à l’est du
Paraguay. Lorsque nous posâmes la question à nos interlocuteurs, tous,
scientifiques, politiciens, financeurs ou chercheurs, s’en offusquèrent. Je
passerai l’expression qu’ils utilisèrent et qui reflète la difficulté qu’ils
eurent à faire face à cette polémique. En effet, les fonds du GEF furent
distribués aux gouvernements des quatre pays, et en aucun cas les Etats-Unis
n’ont quoi que ce soit à voir avec sa réalisation. On ne peut pas nier le
déploiement des troupes dans la région, quant à le lier directement avec le
SAG, il y a un fossé à ne pas franchir. On peut cependant reprocher à l’équipe
projet de ne pas avoir anticipé cette propagande, notamment en communiquant
plus sur le projet et sur l’aquifère Guarani en lui-même.
Dans la région, tout comme dans la majorité des pays, les ragots vont bon
train. Il suffit de mettre le feu aux poudres pour déclencher un incendie.
Ajoutez à cela une population mal informée sur l’aquifère, et vous vous vous
brûlerez en plus les doigts. Lorsque nous avons interrogé un professeur sur le
sujet, sa réponse fut : « Avant, les gens d’ici ne connaissaient rien
au Guarani. Aujourd’hui, si vous demandez à un chauffeur de taxi s’il connaît
l’aquifère Guarani, il vous dira peut-être que c’est au Canada, mais au moins
il saura qu’il s’agit d’une réserve d’eau souterraine » (Interview avec
Miguel GIRAUT, géologue et ancien Coordinateur National du projet). L’idée est
assez bien résumée. Difficile avec un seul projet, surtout le premier en la
matière, d’informer toute la population. Nous avons pu constater de nos propres
yeux sur le Mékong que 30 millions de dollars permettent à peine d’impacter une
vingtaine de communautés. La question de savoir comment améliorer l’efficacité
de l’impact du projet sur le terrain est une autre de ces problématiques que
nous étudions et nécessite une bien plus vaste analyse.
Une autre critique, justifiée, qui fut opposée au projet fut que toutes les
entreprises employées à la suite des licitations organisées par la Banque
Mondiale ne venaient pas de la région : Tahal, employé en tant que
facilitateur technique, est une compagnie d’ingénierie israélienne, SNC Lavalin
qui a fait les études terrain est une entreprise canadienne, tout comme AECOM
Tecsult qui a réalisé les cartes digitales. Le fait est que les critères
internes de la Banque Mondiale impliquent d’embaucher des compagnies
suffisamment solides financièrement et techniquement pour répondre à l’appel
d’offre. Le projet sur le Guarani étant très technique, peu d’entreprises dans
la région étaient susceptibles de remplir ces critères. C’est d’ailleurs
souvent le cas, a fortiori dans les pays en développement. Cela dit, il faut
souligner que les trois entreprises citées ci-dessus et à la tête des
recherches terrain ont sous-contracté des entreprises locales et une université
pour faire le travail. Beaucoup d’intermédiaires, pensent certains, et ils ont
raison. Nous avons voulu nous pencher sur les critères internes de la Banque
Mondiale mais ils sont malheureusement confidentiels. Cependant, il faut leur
accorder que financer des projets dans le monde entier implique une certaine
rigueur, qui malheureusement laisse peu de place à la flexibilité.
La communauté scientifique en désaccord
L’aquifère fut nommé « Guarani » pour la première fois en 1996 par
le géographe uruguayen Danilo Antón. Ce nom lui fut donné car la zone où
s’étend l’aquifère est approximativement celle où vécurent, et vivent encore
par endroits, la population native des indiens Guaranis. Au Paraguay, la langue
la plus parlée n’est d’ailleurs pas le castillan mais l’idiome homonyme. C’est
là que réside le plus grand désaccord sur l’aquifère qui divise depuis une
vingtaine d’années la communauté scientifique selon les professions :
géologues et hydrogéologues. Le nom n’est pas un problème en soi, c’est plutôt
l’entité qui partage les avis.
Les hydrogéologues pensent que le Guarani n’est qu’un seul
et même aquifère dans les quatre pays et qu’il doit être traité comme tel. De
plus, la profession se représente l’eau comme un système complet, avec le cycle
que l’on connaît. Ainsi, eau de surface et eau souterraine ne sont qu’une seule
et même ressource : l’eau souterraine puisée est rejetée en surface, elles
sont donc interdépendantes et il serait illogique de les gérer
séparément.
Les géologues, de leur côté, ne sont pas du même avis. Se
référant aux formations géologiques, ils considèrent donc, d’une part, que
l’eau souterraine et de surface sont deux choses différentes, et d’autre part
que l’aquifère en lui-même est compartimenté par des lignes de fractures
géologiques qui le divisent en plusieurs centaines de « boîtes »
d’eau indépendantes les unes des autres. C’est pourquoi certains puits
fournissent une eau de bonne qualité et d’autres non, que certains contiennent
une grande quantité d’eau et d’autre non. Selon de nombreux géologues de la
région, il faudrait donc appeler l’aquifère en fonction de ses formations
géologiques : Botucatu et Piramboia au Brésil, Misiones au Paraguay,
Tacuarembo en Argentine et Buena Vista / Tacuarem-bo en Uruguay. Dans ce genre
de dilemme, le plus difficile est qu’il n’y a pas de vérité absolue : tous
deux ont raison, le tout est de choisir la définition qui permettra de gérer
l’aquifère au mieux. Géologiquement, la compartimentation est indiscutable,
mais elle implique que l’aquifère, bien que transfrontalier, a peu
d’interdépendances d’un pays à l’autre. C’est pourquoi le projet, afin
d’établir une coopération régionale, a choisi l’aspect des
hydrogéologues.
Car un aquifère, dans son ensemble, possède des zones dites
« de recharge ». Ce sont des zones où l’eau de surface permet de
recharger, comme son nom l’indique, la nappe souterraine. Cette recharge peut
se faire par infiltration, lorsque les couches de terrain supérieures sont
perméables, et par les rivières, les cours d’eau et les lacs dont le lit permet
à l’eau de pénétrer les couches plus profondes. Cette recharge est calculée en
volume annuel (166 km³ par an pour l’aquifère Guarani). Or le Guarani est dans
sa grande majorité confiné car il est recouvert d’une couche de basalte
entièrement imperméable. La recharge est donc impossible en son centre, mais
uniquement à travers des zones d’affleurement, c’est-à-dire
autour de sa circonférence, où l’aquifère est peu profond. Mais c’est également
dans cette zone que le danger est le plus grand pour la ressource :
l’aquifère étant peu profond (5 à 50m environ), il est plus facile d’en
extraire l’eau et le risque de surexploitation est donc plus important. Dans
les zones confinées, il faut parfois forer jusqu’à 150 m pour atteindre
l’aquifère. Cette activité est donc majoritairement réservée aux grandes
entreprises et aux municipalités. D’autre part, la contamination, provenant des
usines, des eaux usées, de l’élevage ou des pesticides est également plus forte
dans cette zone. Si l’eau de pluie peut infiltrer le sol, les autres liquides
et déchets aussi. Quatre projets pilotes ont été mis en place dans le projet
SAG afin de traiter de quatre problématiques différentes liées à la recharge et
à l’aspect transfrontalier de l’aquifère :
- Rivera (Uruguay) / Santana do Livramento
(Brésil): problèmes transfrontaliers potentiels avec une grande concentration
d’activités dépendant de la ressource,
- Concordia (Argentine) / Salto
(Uruguay) : zone d’important développement touristique avec des conflits
potentiels liés à l’exploitation des eaux thermales,
- Itapúa (Paraguay) : impact de l’agriculture sur
l’aquifère,
- Ribeirão Preto (Brésil) : impact de l’utilisation
urbaine de l’aquifère, la ville de Ribeirão Preto est approvisionnée à 100% par
l’aquifère Guarani.
Afin de gérer un aquifère de façon durable, il est nécessaire que le volume
extrait soit inférieur à la recharge. Il est également primordial d’assurer la
conservation des systèmes qui dépendent de l’eau souterraine, comme les
rivières et les zones humides. On voit encore trop souvent une extraction
ininterrompue provoquant un gâchis irréversible. Il semble également impératif
d’étudier la ressource avant de l’exploiter. Dans certaines zones au monde,
l’extraction d’eaux fossiles a déjà commencé alors même que les conséquences de
cette action sont méconnues. Qu’en sera-t-il lorsque ces réserves seront
épuisées ? Aujourd’hui, les aquifères sont des ressources attractives car
l’investissement de départ ayant beau être plus élevé (coûts du forage, des
puits et de l’extraction), l’eau une fois obtenue nécessite moins de
traitements que l’eau de surface, permettant des économies à long terme. Mais
encore une fois, cela implique que seules les entreprises privées et publiques
possédant un budget initial important aient accès à cette ressource,
répercutant parfois sur le prix de cet investissement sur les usagers. Le bon
management des ressources en eau souterraines est une composante à prendre en
compte aujourd’hui, alors que des outils deviennent disponibles pour les
étudier et que l’attention internationale se porte de plus en plus sur elles.
Plutôt que de montrer du doigt, il faut anticiper, apprendre des autres et de
ses propres erreurs. C’est peut-être là ce que la globalisation est capable de
nous apprendre : tomber pour qu’un autre puisse mieux se
relever.
Carte d’identité de l’Aquifère Guarani
Surface totale: 1.200.000 km² dont 840.000 km² au Brésil (70%), 225.500 km²
en Argentine (19%), 71.700 km² au Paraguay (6%) et 58.500 km² en Uruguay
(5%)
Quantité totale d’eau: 45.000 km³ (approximation)
Température de l’eau : 50º C à 65º C
Profondeur : entre 10 (dans les zones de recharge) et 1800 mètres
(approximation)
Dépôt des roches sablonneuses de l’aquifère: il y a 245 à 144 millions
d’années
Localisation: Sud est de l’Amérique du Sud entre la 12° et la 35° latitude sud
et la 47° et la 65° longitude ouest
Volume annuel de la recharge: 166 km³/an
A voir:
www.sg-guarani.org : Site
officiel du projet (en cours de fermeture)
Film développé par le projet « Acuifero Guarani », disponible sur You
Tube (en 2 parties) :
Partie 1 : http://www.youtube.com/watch?v=iKHbf1qb8qY
Partie 2 : http://www.youtube.com/watch?v=d-yxNTWTqYk&feature=related
« Sed, invasion gota a gota”, disponible sur YouTube : Film
critique à propos du projet SAG
www.isarm.net : Site de l’ISARM
(Internationally Shared Aquifer Resources Management), Initiative de
l’UNESCO
Article Entre Deux Eaux sur le cycle de l’eau http://entre2o.free.fr/?p=282
Film de France5 « Aquifère Guarani - Main basse sur l’eau »
http://wiki.france5.fr/index.php/GUARANI_MAIN_BASSE_SUR_L%27EAU
« Strategic Action Program » (SAP) : document final du projet
résumant les informations apprises et les futures actions à mettre en
place.
Texte, vidéo et photos par Entre deux Eaux.

Mon avis
Le reportage « Aquifère Guarani - Main basse sur l’eau » diffusé sur France 5 durant l'été 2008 m'avait marqué ainsi que je vous en avait parlé. Il décrivait une situation "terrible" où la banque mondiale, le FMI, les états et les sociétés privées volent ou convoitent les richesses naturelles. Tous s’entendent à merveille pour s’organiser au mépris de l’environnement, de l’intérêt collectif et de l’avis des populations. La prise de conscience par les paysans « sans terre » représentatifs des populations « pauvres » (au sens de nos sociétés capitalistes) de la nécessité vitale de protéger l’aquifère et de le considérer comme un bien public inaliénable est remarquable. Leur engagement, leurs motivation et implication est à méditer quand, dans nos pays occidentaux, la majorité d’entre nous se préoccupe essentiellement de sa situation matérialiste.
Un an et demie après ce reportage, Émeline et benjamin nous donnent des nouvelles et des informations sur l’évolution plutôt positive de la situation :
La menace était réelle, notamment au Paraguay, mais des mesures légales ont rapidement étaient prises. L’ennui, c’est que ce changement de législation n’a pas été repris médiatiquement et que la population est toujours en attente.


