UICN : La crise que traverse la vie sauvage est pire que la crise économique
Par Gilles Héluin le mardi 11 août 2009, 08:17 - Animaux - Lien permanent
La vie sur la planète est gravement menacée, malgré l’engagement d’inverser
la tendance pris par les dirigeants mondiaux, selon une analyse détaillée de la
Liste rouge UICN des espèces menacées™.

Publiée tous les quatre ans, l’étude de l’UICN paraissait cette
année 2009 juste avant la date fixée par les gouvernements pour
évaluer le degré de réalisation de l’objectif 2010 de réduction de la perte de
biodiversité. Le rapport de l’UICN, Wildlife in a Changing World (La vie
sauvage dans un monde en mutation) montre que l’objectif 2010 ne sera pas
atteint.
« Lorsque les Etats prennent des mesures pour réduire la perte
de biodiversité, il y a quelques avancées, mais nous sommes encore loin d’avoir
inversé la tendance », dit Jean-Christophe Vié, Directeur adjoint du
Programme de l’UICN pour les espèces et rédacteur principal de la publication.
« Il est temps de reconnaître que la nature est la plus grande entreprise
du monde et qu’elle oeuvre – gratuitement – au profit de 100% de l’humanité.
Les Gouvernements devraient faire des efforts aussi importants, sinon plus,
pour sauver la nature que pour sauver les secteurs économiques et financiers.
»
L’étude analyse la situation de 44 838 espèces de la Liste rouge de l’UICN
et présente les résultats par groupes d’espèces, régions géographiques et
habitats (marins, eau douce, terrestres).
869 espèces sont éteintes ou éteintes à l’état sauvage; ce
chiffre atteint 1159 si on y ajoute les 290 espèces en danger critique
d’extinction classées comme étant « probablement éteintes ». Dans
l’ensemble, au moins 16 928 espèces sont menacées d’extinction. Etant donné que
l’analyse ne porte que sur 2,7% des 1,8 millions d’espèces décrites, ce chiffre
est considérablement sous-estimé, mais il représente un instantané utile de ce
qui arrive à l’ensemble des formes de vie sur la terre.
Un nombre plus élevé d’espèces d’eau douce a été évalué, ce qui donne une
meilleure idée de leur situation critique. Ainsi, en Europe, 38% des poissons
sont menacés ; en Afrique de l’Est, 28%. La forte connectivité des
systèmes d’eau douce, qui permet aux espèces envahissantes et à la pollution de
se propager rapidement, et une exploitation des ressources en eau tenant peu
compte des espèces qui y vivent sont à l’origine de ces chiffres.
Dans les océans, le panorama est également sombre. Le
rapport montre qu’une grande variété d’espèces marines subit des pertes
potentiellement irréversibles en raison de la surpêche, le changement
climatique, les espèces envahissantes, l’urbanisation du littoral et la
pollution. Au moins 17% des 1045 espèces de requins et de raies, 12,4 % des
mérous et six sur les sept espèces de tortues marines sont menacés
d’extinction. Particulièrement préoccupant, le fait que 27% des 845 espèces de
coraux formant des récifs sont menacées, 20% sont quasi menacées et 17% ne sont
pas suffisamment connues pour être évaluées. Les oiseaux marins sont beaucoup
plus menacés (27,5% en danger d’extinction) que les oiseaux terrestres
(11,8%).
« Imaginez la pêche sans poissons, l’exploitation forestière sans
arbres, le tourisme sans récifs coralliens ni autres espèces sauvages, les
cultures sans pollinisateurs », explique J.C. Vié. « Imaginez les dommages
pour nos économies et nos sociétés si tout cela était perdu. Tous les animaux
et les plantes qui constituent la trame extraordinaire de la vie sur la planète
ont un rôle spécifique et assurent des biens essentiels : nourriture,
médicaments, oxygène, eau salubre, pollinisation des cultures, stockage du
carbone et fertilisation des sols. L’économie dépend complètement de la
diversité des espèces. Nous avons besoin de toutes les espèces, et de
populations nombreuses. C’est simple : nous ne pouvons littéralement pas
nous permettre de les perdre. »
Le rapport montre que près d’un tiers des amphibiens, plus d’un
oiseau sur huit et près d’un quart des mammifères sont menacés
d’extinction. Pour certaines catégories de plantes, comme les
conifères et les cycadacées, la situation est encore plus préoccupante, avec
28% et 52% d’espèces menacées respectivement. Dans tous ces cas, la principale
menace est la destruction des habitats, en raison de l’agriculture, des
aménagements ou encore de l’exploitation forestière.
Chez les amphibiens, la chytridiomycose, une maladie infectieuse provoquée
par un champignon, touche un nombre croissant d’espèces et complique les
actions de conservation. Chez les oiseaux, le plus grand nombre d’espèces
menacées se trouve au Brésil et en Indonésie, mais la plus forte proportion
d’oiseaux menacés ou éteints correspond aux îles océaniques. Les espèces
envahissantes et la chasse sont les menaces principales. Pour les mammifères,
la chasse non durable est le danger le plus important, après la destruction des
habitats. L’impact est fort en Asie, où la déforestation avance aussi
rapidement.
« La lecture du rapport peut paraître déprimante », dit Craig Hilton
Taylor, responsable de l’Unité de l’UICN en charge de la Liste rouge et
co-rédacteur de l’ouvrage. « Il nous indique que la crise de l’extinction
est aussi mauvaise que nous le craignions ou même pire. Mais il montre aussi
les tendances suivies par les espèces, ce qui est essentiel pour prendre les
bonnes décisions. D’ici 2010, la communauté internationale devrait utiliser ce
rapport à bon escient pour répondre à la situation ».
Le changement climatique n’est pas la principale menace pour les
espèces sauvages à l’heure actuelle, mais il pourrait bientôt le
devenir, d’après l’étude. Ayant examiné les caractéristiques
biologiques de 17 000 espèces d’oiseaux, d’amphibiens et de coraux formant des
récifs, le rapport conclut qu’une part importante des espèces actuellement non
menacées d’extinction sont sensibles au changement climatique. C’est le cas
pour 30% des oiseaux non menacés, 51% des coraux non menacés et 41% des
amphibiens non menacés, qui ont tous des caractéristiques les rendant
vulnérables au changement climatique.
Les indices de la Liste rouge permettent de suivre les tendances du risque
d’extinction chez différents groupes d’espèces. De nouveaux indices ont été
définis, avec des résultats intéressants. La détérioration se poursuit pour les
oiseaux, les mammifères, les amphibiens et les coraux, avec un déclin
particulièrement rapide pour ces derniers. Des indices ont aussi été calculés
pour des espèces d’amphibiens, de mammifères et d’oiseaux utilisées pour la
nourriture et la médecine. Les résultats montrent que les espèces d’oiseaux et
de mammifères utilisées à ces fins sont beaucoup plus menacées. La diminution
de ces ressources a des effets sur la santé et le bien-être des populations qui
en dépendent directement.
« La Liste rouge de l’UICN ouvre une fenêtre sur un grand nombre de
grands enjeux de notre temps, y compris le changement climatique, la
destruction des systèmes d’eau douce et la surpêche », explique Simon Stuart,
Président de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’UICN et
co-rédacteur. « Si nous ne traitons pas les causes essentielles de
la non durabilité de la planète, les idéaux élevés des Etats en matière de
réduction des taux d’extinction ne compteront pour rien. »
Pour plus d’information
Lire le communiqué UICN 2009
http://www.uicn.fr/IMG/pdf/Communique_presse_Liste_rouge_rapport_2009_International.pdf
Consulter la liste rouge UICN des espèces menacées 2008
http://data.iucn.org/dbtw-wpd/edocs/RL-2009-001.pdf



